La voie Royal - L’Actualité

May 19th, 2006 Posted in Analyses de S.Royal

Brillante, élégante, charismatique, Ségolène Royal la socialiste deviendra-t-elle en 2007 la première présidente de la République française? Notre reporter l’a suivie pendant une journée.

«Est-ce qu’une voiture vous attend? me demande-t-elle.

— Non, j’allais prendre un taxi.

— Si vous voulez, je vous emmène.»

Une rutilante Renault l’attend devant la gare. Nous montons. C’est parti! Un collaborateur lui tend aussitôt le dernier numéro du magazine L’Express. En couverture, on voit Ségolène Royal aux côtés de Nicolas Sarkozy, son principal rival à droite. Le titre: «Qui est le meilleur?» «Pourquoi “le meilleur”? demande-t-elle en riant. Pourquoi pas “la meilleure”?»

Voilà, c’est bien elle. La femme politique dont le sourire, la fraîcheur et l’impertinence bousculent l’échiquier politique, celle qui est si prompte à dénoncer le sexisme, celle qui emballe les Français et qui est en train de les transformer en… royalistes. Car l ’Hexagone vit une véritable « Ségomania» (comme disent les anglomanes médias français). Depuis la fin de 2005, les sondages ont propulsé Ségolène Royal au tout premier rang dans les intentions de vote. Des enquêtes montrent que deux Français sur trois pourraient voter pour elle au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. La chose serait stupéfiante: aucun candidat à l’Élysée n’a jamais remporté une majorité absolue au premier tour. Dans l’éventualité plus réaliste où Ségolène Royal affronterait Nicolas Sarkozy au second tour, l’un et l’autre obtiendraient chacun 50% des voix.

Avant d’en arriver à un duel «Ségo» contre «Sarko», toutefois, la socialiste devra conquérir son propre parti. La course contre les «éléphants» (lire: dinosaures) socialistes est déjà bien engagée, du moins officieusement. Chez les sympathisants du Parti socialiste (PS), Ségolène Royal devance très nettement ses adversaires déclarés: l’ex-premier ministre Laurent Fabius et les ex-ministres Dominique Strauss-Kahn et Jack Lang. Elle fait aussi de l’ombre à ses rivaux non déclarés: l’ex-premier ministre Lionel Jospin et le premier secrétaire du PS, François Hollande, qu’elle connaît bien, puisqu’il est le père de ses enfants…

11h50 Ségolène Royal entre dans l’amphithéâtre de l’École supérieure d’ingénieurs de Poitiers, où se tient un atelier sur le réchauffement climatique. Le sujet est d’actualité, parce que le Poitou-Charentes s’est engagé à respecter le protocole de Kyoto.

Ségolène Royal a retiré son manteau. Elle est habillée avec élégance, voire distinction. Son tailleur vert, ses bottes en cuir marron lacées jusqu’au genou laissent deviner un raffinement certain. Mais sur l’estrade de l’amphithéâtre, elle s’exprime avec simplicité. La «présidente» (de la région), comme ses collaborateurs l’appellent, insiste sur le thème de l’emploi: dans quels domaines des postes sont-ils appelés à disparaître? à être créés? «Le bilan emploi doit être positif», croit-elle bon de souligner.

Qu’a-t-elle que les autres n’ont pas? «Les Français voient en elle une promesse», explique Stéphane Rozès, directeur de l’Institut CSA, une maison de sondage. «Elle donne l’impression de pouvoir peser sur le cours des choses, de souhaiter réellement résoudre les problèmes des gens. C’est son point de départ: régler les problèmes des gens. Elle est pragmatique. Elle ne se prête pas aux querelles idéologiques, aux querelles socialistes du passé.» À tel point que Ségolène Royal semble vouloir se distancier de son propre parti: le mot «socialiste» ne figure même pas à la page d’accueil de son site Internet (www.desirsdavenir.org).

Ses origines — elle est la quatrième d’une famille de huit enfants — sont relativement modestes. Son père, militaire très catholique et très conservateur, avait peu de considération pour ses filles. «Mon père m’a toujours fait sentir que nous étions, mes sœurs et moi, des êtres inférieurs», a-t-elle confié à un journaliste télé en 1994.

Si elle incarne le renouvellement de la classe politique, elle n’est pourtant pas une nouvelle venue. Après des études à l’École nationale d’administration, pépinière de tant de politiciens, Ségolène Royal se joint (en 1982, à 27 ans!) au cabinet du président François Mitterrand. Mais elle reste énigmatique, voire paradoxale, aux yeux de beaucoup de gens.

Elle passe pour une traditionaliste — elle a quatre enfants —, mais n’est pas mariée. Elle lutte contre le port du string dans les collèges et lycées («Il est difficile d’interdire le foulard [islamique] à l’école tout en encourageant les filles à s’exhiber comme des marchandises», a-t-elle déclaré), mais autorise les infirmières à y distribuer la «pilule du lendemain». Elle est provinciale (née au Sénégal, elle a grandi en Lorraine), mais donne l’impression d’être parfaitement à l’aise dans ses habits parisiens. Mais qui a dit que les Français n’étaient pas eux-mêmes bourrés de contradictions? «Madame Royal a su capter les ondes de son peuple», a écrit le journaliste Daniel Bernard dans la biographie qu’il lui a consacrée, Madame Royal (Éd. Jacob-Duvernet, 2005). «Elle raisonne comme lui et résonne avec son époque, tandis que les beaux messieurs et les gentes dames se contentent de la suspecter — anathème meurtrier — de populisme.»

«Ségolène», comme beaucoup de gens l’appellent, plaît pourtant à la plus célèbre des «gentes dames», Bernadette Chirac. «Elle peut être une candidate sérieuse, elle peut même gagner», a confié la première dame de France au quotidien Le Parisien, en février. «Ses petits camarades socialistes ne lui feront pas de cadeaux, mais l’heure des femmes a sonné.»

Vraiment? Une femme, la socialiste Édith Cresson, fut brièvement première ministre au début des années 1990, mais la République française n’a jamais fait une grande place aux femmes. La France ne compte que 13% de députées (deux fois moins qu’en Irak), 11% de mairesses et une seule présidente de région… Ségolène Royal. De toute évidence, cette dernière n’inspire pas beaucoup de bien à une classe politique qui reste dubitative. Les socialistes à qui j’ai demandé des interviews (un député, un ex-conseiller de Mitterrand, un cadre du parti et deux anciens ministres) se sont tous esquivés. Le PS donne l’impression d’être terriblement embarrassé par cette star qui lui échappe, comme elle échappe à la presse. Lorsque le chroniqueur Alain Duhamel, ponte de l’establishment médiatique, a dressé la liste de 15 candidats éventuels à la présidence pour son plus récent livre, Les prétendants 2007 (Plon, 2006), Ségolène Royal n’y figurait même pas! Tout juste a-t-elle eu droit à quelques lignes dans le chapitre consacré à son conjoint…

Peut-être ne la prend-on pas au sérieux? Ségolène Royal a été conseillère de l’ex-président Mitterrand pendant sept ans, elle est députée depuis 1988 et elle a été ministre trois fois. Mais il n’est pas rare d’entendre dire qu’elle manque d’expérience. Il est vrai que bon nombre de ses collègues à l’Assemblée nationale en ont beaucoup. Ils en ont peut-être même trop: 97 (!) députés sur 577sont âgés de 66 à 84 ans. (Aux Communes, à Ottawa, aucun élu n’a plus de 67 ans.) Faut-il s’étonner que les Français souhaitent, si l’on se fie aux sondages, rajeunir leurs dirigeants? Quand leur président, Jacques Chirac, a décroché son premier poste politique, en 1962, le premier ministre du Canada s’appelait… John Diefenbaker!

Il faut dire que Ségolène Royal, qui fut successivement ministre de l’Environnement, de l’Enseignement scolaire puis de la Famille, n’a jamais été titulaire — aucune Française ne l’a jamais été — d’un «gros» ministère, comme les Finances, les Affaires étrangères ou l’Intérieur. Pourquoi? Parce que, écrit Daniel Bernard dans Madame Royal, l’ex-premier ministre Lionel Jospin la trouvait «trop imprévisible», «trop incontrôlable» et peut-être surtout «trop esclave de l’image». Il est vrai que bon nombre de socialistes lui ont reproché d’avoir exploité son dernier accouchement, en 1992, à des fins publicitaires: elle avait invité un photographe de Paris Match à la retrouver à l’hôpital (sur les conseils de Mitterrand, a-t-elle expliqué par la suite pour calmer la polémique).

13h10 C’est l’heure du déjeuner. Aux journalistes qui la suivent, Ségolène Royal fait servir l’apéritif emblématique de sa région, le pineau des Charentes. Défilent alors huîtres, brochettes de magret de canard et fromages régionaux. Faire bombance n’empêche pas les journalistes de bombarder la femme politique de questions. «Vous avez insisté ce matin sur la création d’emplois, dit un reporter. Ça peut être un de vos axes [d’intervention], mais ça ne peut pas être le seul?» «Si», lui répond l’intéressée.

Sur les questions économiques, elle passe pour être plutôt «libérale». Elle a multiplié les hommages au premier ministre de la Grande-Bretagne, Tony Blair, un travailliste qui a donné à son pays, dit-elle, «un formidable coup d’accélérateur». Cela n’a rien pour rassurer les ténors de l’aile gauche du Parti socialiste, qui raillent le «modèle anglo-saxon». Si les entreprises britanniques recrutent plus facilement, dénoncent-ils, c’est parce qu’elles sont plus libres de licencier…

Sur le plan social, les positions de Ségolène Royal seraient plutôt conservatrices. «Il faut remettre une morale sociale collective au cœur de notre projet politique», dit celle qui prône un « retour des repères» et un service civil pour prendre la relève de l’ancien service militaire . «Il est urgent de redonner de la valeur au travail et à l’effort», affirme-t-elle. Ces propos peuvent étonner dans la bouche d’une socialiste ayant voté, en 2001, en faveur de la réduction de la semaine de travail, qui est passée de 39 à 35 heures.

Son conservatisme se traduit aussi par son opposition au mariage gai, « pour ne pas bousculer les repères traditionnels», a-t-elle déclaré en février au Parisien , précisant qu’une famille, «c’est un père et une mère». Cela va à l’encontre de son propre parti, qui a adopté, à son dernier congrès, une motion en faveur du mariage homosexuel, estimant que le pacte civil de solidarité (PACS), une union civile à la française, n’allait pas assez loin en matière d’égalité. En 2005, Ségolène Royal a également émisdes réservessur la question de l’adoption par les couples gais, arguant qu’il fallait d’abord laisser s’exprimer les experts. «Il faut prendre le temps de réfléchir», plaidait-elle. On est loin d’un soutien avéré, comme dans le cas de Strauss-Kahn, Fabius et Lang, qui passent pourtant pour des «éléphants».

Est-elle au moins féministe? En 1992, en arrivant au ministère de l’Environnement, elle se faisait appeler «la» ministre — et non pas «le», comme il était encore d’usage. Dans son cabinet, par contre, sa garde rapprochée était composée de 13 conseillers techniques, dont une seule femme!

15h50 Ségolène Royal clôture la séance plénière du forum sur les éco-industries. Elle insiste sur des thèmes fédérateurs. Elle parle de «maturité collective», ajoute: «On est obligés d’être intelligents ensemble.» Certes, mais qu’est-ce que ça veut dire?

Ses détracteurs lui reprochent parfois son manque d’idées, peut-être s urtout dans un domaine qui serait pourtant de son ressort en tant que future présidente de la République, les affaires étrangères. Ses déplacements à l’étranger ne font que commencer: elle a rejoint Michelle Bachelet à Santiago pendant la campagne à la présidence du Chili — au moment même où les éléphants se réunissaient pour commémorer la mort de Mitterrand — et elle doit se rendre aux États-Unis en juin. La date d’un éventuel voyage au Québec, où elle n’a jamais mis les pieds, reste à déterminer.

Ségolène Royal devait lancer un livre, ce printemps, pour éclairer militants et électeurs sur sa pensée, mais la parution en a été plusieurs fois reportée. Dans le site Internet de TF1, principale chaîne de télévision française, les internautes n’hésitent pas à souligner ce qu’ils estiment être son point faible: « La stratégie de Royal est toute simple. C’est: “Souriez, vous êtes filmé!”» «Ségolène Royal, ce serait bien de loin, mais loin d’être bien! Le problème, c’est que [son] programme pour les élections est vide.» «Je pense que “coquille vide” se révélera sous son vrai jour, à savoir… muette.» I l est trop tôt pour l’affirmer. Les candidats possibles à la direction du PS ne veulent pas dévoiler leur programme tout de suite. Ce n’est qu’en novembre, peut-être même en décembre, que les militants socialistes seront appelés à désigner leur porte-étendard.

Pour Ségolène Royal, la tâche sera ardue. Elle n’a pas le soutien des puissantes fédérations socialistes (comme celles de Lille ou de Marseille), qui mobilisent militants et électeurs depuis un siècle. Elle n’est pas non plus «une manœuvrière de parti», explique la politologue Mariette Sineau, du Centre d’études de la vie politique française (CEVIPOF). «Mais on constate une tendance, chez les militants, à la base, de se tourner vers elle parce qu’elle incarne une possibilité de gagner. Elle joue l’opinion publique contre son parti.»

Nicolas Sarkozy, à droite, a fait exactement le contraire: il a commencé par prendre le contrôle de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), dont il est le président.

La sociologue franco-québécoise Évelyne Tardy, ex-professeure à l’UQAM, vit en France depuis qu’elle a pris sa retraite, en 2001. Elle ne peut s’empêcher de voir des similitudes entre Ségolène Royal et Pauline Marois. «Ces femmes-là font peur, dit-elle. Elles dérangent. On ne sait jamais comment “les gars”, qui ont créé les partis à leur image, vont réagir. Ils se sentent mal à l’aise avec des personnes qui sont un peu des outsiders.»

18h43 Le TGV quitte la gare de Poitiers, direction Paris, sans Ségolène Royal. Elle devait le prendre, mais a informé ses collaborateurs qu’elle resterait plutôt sur place. Trop de choses à faire. Elle doit rédiger un papier pour Le Nouvel Observateur.

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